Bhagavad Gîtâ

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Bhagavad Gîtâ

14 janvier 2015 Philosophie 0

La Bhagavad-Gîtâ (terme sanskrit se traduisant littéralement par « chant du Bienheureux ») est la partie centrale du poème épique Mahâbhârata. Ce texte d’un haute Spiritualité est un des écrits fondamentaux de l’Hindouisme. Je l’ai entièrement ressaisi « à la main » pour en intégrer le sens.

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Première lecture

L’ANGOISSE D’ARJUNA

DHRITARASHTRA dit :

Rassemblés dans le champ sacré, le Kurukshetra, par leur impatience de combattre, qu’ont fait, ô Sañjaya, les guerriers, les miens et ceux des Pândavas ?

SAÑJAYA dit :

Voyant l’armée des Pândavas en ordre de bataille, Duryodhana, le roi, s’approcha de son maître Drona et lui tint ce discours :

 » Regarde ô maître, cette immense armée des fils de Pandu rangée par le fils de Drupada, ton habile élève.

Que de héros, que de grands archers, émules au combat d’Arjuna et de Bhîma : Yuyudhâna et Virâta et Drupada le grand guerrier ;

Dhrishtaketu, Cekitîna et le puissant roi de Kâçi, Purujit, et Kuntibhoja et le mâle chef des Cibis ;

Et le vaillant Yudhâmanyu et le puissant Uttamaujas, le fils de Subhadrâ et la lignée de Draupadî, tous de grands guerriers !

Ceux aussi qui se distinguent parmi les nôtres, connais-les, illustre brahmane ; ces chefs de mon armée, je vais te dire leurs noms :

Toi-même et Bhîsma et Karna et Kripa, vainqueur dans la bataille, Açvatthâman et Vikarna, et aussi le fils de Somadatta.

Bien d’autres héros encore ont engagé leur vie pour ma cause, divers par l’équipement, par les armes, tous habiles au combat.

Limitée en nombre, c’est en Bhîsma que notre armée a sa sauvegarde ; leur armée à eux, sous la sauvegarde de Bhîma, est immense.

Quelque place que vous occupiez dans les lignes de bataille, ne songez tous qu’à sauver Bhîsma . »

Pour réveiller en Duryodhana la joie, l’ancien des Kurus, l’aïeul vénérable, poussant son formidable cri de guerre, souffla dans sa conque.

Aussitôt conques, gongs, tambours, timbales et trompettes retentirent puissamment. Ce fut un grand fracas énorme.

Alors, debout sur leur grand char attelé de chevaux blancs, Mâdhava et Pândava soufflaient dans leurs conques divines.

Hrishîkeça soufflait dans la conque Pâñcajanya, Dhanañjaya dans Devadatta aux exploits terribles dans la grande conque Paundra,

Le roi fils de Kuntî, Yudhishthira, dans la conque Anantavijaya, Nakula et Sahadeva dans Sughosha et Manipushpaka ;

Le roi de Kaçi , le meilleur des archers, et Cikhandin le grand guerrier, Dhrishtadyumna et Virâta et l’invincible Sâtyaki,

Drupada et ses fils ô roi, le fils de Subhadrâ aux grands bras, de tous côtés, faisaient résonner chacun sa conque.

Ebranlant la terre et le ciel, ce bruit formidable déchira le cœur des amis de Dhritarâshtra.

Ils étaient à leur poste de combat ; déjà volaient les traits ; le Pândava dont l’étendard porte un singe, élevant son arc, adressa, ô roi, ces paroles à Hrishîkeça :  » Arrête, ô Acyuta, mon char entre les deux armées

Il faut que je considère ces guerriers alignés, impatients de combattre, que je voie avec qui il me faudra lutter dans cette bataille qui se déchaîne.

Je veux voir ces combattants qui, réunis là, prétendent soutenir par la force la cause du coupable fils de Dhritarâshtra. « 

A ces mots Gudâkeça, Hrishîkeça arrêta entre les deux armées le char sans pareil ;

Puis, face à Bhîsma, à Drona, à tous les rois :  » Vois, dit-il, ô fils de Prithâ, les Kurus rassemblés. « 

Le fils de Prithâ aperçut alors, dispersés dans les deux armées, des pères, des aïeuls, des maîtres, des oncles, des petits-fils et des compagnons, et des beaux-pères et des amis.

Voyant tous ces parents ainsi affrontés pour la lutte, le fils de Kuntî se senti envahi d’une pitié immense et, tout troublé, il prononça :

ARJUNA dit :

Voici ô Krishna, que tous les hommes de ma parenté s’avancent avides d’une lutte (fratricide) ; à ce spectacle mes membres défaillent et ma bouche se sèche.

Mon corps frissonne et tous mes poils se dressent ; Gândîva tombe de ma main et ma chair devient brûlante.

Je ne puis demeurer en place ; mon esprit se trouble, je n’envisage que présages funestes.

Quel bien me promettrais-je à frapper les miens dans la bataille ? A pareil prix je n’aspire pas, ô Krishna, ni à la victoire, ni à la royauté, ni au plaisir.

Que nous sont, ô Govinda, la royauté, la richesse, la vie même ?

Ceux en vue de qui nous souhaitons la royauté, la richesse et les plaisirs, ils sont là, rangés en bataille, renonçant à la vie et à leurs biens,

Maîtres, pères et fils et aïeuls, oncles, beaux-pères, petits-fils, gendres et parents.

Je ne saurais, même sous la menace de leurs coups, me résigner à les frapper, fût-ce pour la royauté des trois mondes ; que dire de la souveraineté de la terre ?

Quelle joie resterait-il pour nous, ô Janârdana, quand nous aurions détruit la famille de Dhritarâshtra, nos parents. Ne serions-nous pas la proie du péché si nous frappions de tels adversaires ?

Nous ne pouvons consentir à frapper les fils de Dhritarâshtra, nos parents. Comment, ayant tué les nôtres, pourrions-nous être jamais heureux, ô Mâdhava ?

Même, si aveuglés par la cupidité, ils ne voient pas combien il est coupable de détruire sa propre famille, quel crime c’est de trahir des amis,

Comment nous, qui comprenons combien il est coupable de détruire sa famille, ô Janârdana, pourrions-nous ne pas reculer devant pareil péché ?

La famille détruite, c’est la fin des devoirs familiaux imprescriptibles ; ruiné le devoir, le désordre envahit la famille toute entière.

Sous l’empire du désordre, ô Krishna, les femmes se corrompent ; la corruption des femmes, ô rejeton de Vrishni, compromet la pureté de la race.

Cette corruption, c’est l’enfer, non seulement pour les destructeurs de la famille, mais pour la famille même. Les ancêtres, privés de libations et de sacrifices, tombent [aux lieux de tourments].

Ainsi par la faute de ceux qui, attentant à la famille, troublent la pureté de la race, sont renversées les lois éternelles de la caste, de la famille.

Les hommes ô Janârdana, qui n’ont plus de lois de famille, sont irrémédiablement voués à l’enfer : telle est la loi qui nous a été transmise.

En vérité c’est un grand crime que nous allions commettre quand, par passion de la royauté et des plaisirs, nous nous apprêtions à frapper les nôtres ;

Combien ne vaudrait-il pas mieux pour moi être frappé sans défense, sans armes, par le glaive des amis de Dhritarâshtra !

SAÑJAYA dit :

Ainsi parla Arjuna en pleine bataille ; et, laissant échapper arc et flèches, il retomba assis dans le char, l’âme étreinte d’angoisse.

Deuxième lecture

LA SPÉCULATION

SAÑJAYA dit :

Le voyant ainsi envahi par la pitié, aveuglé par un flot de larmes, tout hors de lui, Madhusûdana lui tint ce langage :

BHAGAVAT dit :

D’où te viennent, ô Arjuna, à l’heure du danger, ces pensées troubles, indignes d’un ârya, ces pensées qui ne mènent ni au ciel, ni à l’honneur ?

Pas de lâcheté, ô fils de Prithâ ; cela te sied mal ; chasse une défaillance misérable et lève-toi, redoutable guerrier.

ARJUNA dit :

Comment lutter, ô vainqueur de Madhu ? Comment diriger mes flèches contre Bhisma, contre Drona, ces hommes, ô héros vainqueur, à qui je dois tous les respects ?

Plutôt qu’attenter à la vie de maîtres vénérables, mieux vaudrait vivre ici-bas d’aumônes. A frapper ces maîtres, même coupables de désirs cupides, ma nourriture, dès cette terre, serait souillée de sang.

Et nous ne savons pas ce qu’il nous faut plus redouter ; de les vaincre ou d’être vaincus par eux. Ces fils de Dhritarâshtra, alignés devant nous, en les frappant nous perdrions tout motif de désirer vivre.

Pitié et scrupules paralysent mes instincts de guerrier ; mon esprit troublé discerne mal le devoir ; je m’adresse à toi ; dis-moi nettement ce qui est bien ; je suis ton disciple ; instruis-moi ; je me réfugie en toi.

Car je ne vois rien qui puisse dissiper l’angoisse qui anéantit mes forces, dussé-je obtenir la souveraineté prospère, incontestée de la terre, voire le rang de maître des dieux.

SAÑJAYA dit :

Quand il eut ainsi parlé à Hrishîkeça, quand il eut déclaré à Govinda qu’il ne combattrait pas, Gudâkeça, le héros terrible garda le silence.

Hrishîkeça, ô Bhârata, répondit avec un sourire au héros qui se désolait ainsi entre les deux armées

BHAGAVAT dit :

Tu t’apitoies là où la pitié n’a que faire, et tu prétends parler raison. Mais les sages ne s’apitoient ni sur ce qui meurt ni sur ce qui vit.

Jamais temps où nous n’ayons existé, moi comme toi, comme tous ces princes ; jamais dans l’avenir ne viendra le jour où les uns et les autres nous n’existions pas.

L’âme, dans son corps présent, traverse l’enfance, la jeunesse, la vieillesse ; après celui-ci elle revêtira de même d’autres corps. Le sage ne s’y trompe pas.

Les impressions des sens, ô fils de Kuntî, chaud et froid, plaisir et peine, vont et viennent : elles sont fugitives ; il n’est, ô Bhârata, que de les supporter.

Car l’homme qu’elles ne troublent pas, ô taureau des hommes, l’homme ferme, indifférent au plaisir et à la peine, celui-là est mûr pour l’immortalité.

Pas d’existence pour le néant, pas de destruction pour l’être. De l’un à l’autre, le philosophe sait que la barrière est infranchissable.

Indestructible, sache-le, est la trame de cet univers ; c’est l’Impérissable ; la détruire n’est au pouvoir de personne.

Les corps finissent ; l’âme qui s’y enveloppe est éternelle, indestructible, infinie. Combats donc, ô Bhârata !

Croire que l’un tue, penser que l’autre est tué, c’est également se tromper ; ni l’un ne tue ni l’autre est tué.

Jamais de naissance, jamais de mort ; personne n’a jamais commencé ni ne cessera d’être ; sans commencement et sans fin, l’Ancien n’est pas frappé quand le corps est frappé.

Celui qui le connaît pour indestructible, éternel, sans commencement et impérissable, comment cet homme, ô fils de Prithâ, peut il imaginer qu’il fait tuer, qu’il tue ?

Comme un homme dépouillé de vêtements usés pour en prendre de neufs, ainsi l’âme, dépouillant ses corps usés, s’unit à d’autres, nouveaux.

Le fer ne la blesse pas plus que le feu ne la brûle, ni l’eau ne la mouille, ni le vent ne la dessèche.

Elle ne peut être ni blessée, ni brûlée, ni mouillée, ni desséchée ; permanente, pénétrant tout, stable, elle est éternelle.

Insaisissable aux sens, elle ne peut être imaginée et n’est sujette à aucun changement. La connaissant telle, tu ne saurais concevoir aucune pitié.

Que si, même, tu pensais qu’elle naît ou meurt indéfiniment, même alors, ô héros, tu ne devrais concevoir aucune pitié pour elle.

Car ce qui est né est assuré de mourir et ce qui est mort, sûr de naître ; en face de l’inéluctable, il n’y pas de place pour la pitié.

Les êtres, ô Bhârata, nous échappent dans leur origine ; perceptibles au cours de leur carrière, ils nous échappent de nouveau dans leur fin. Qu’y peuvent les lamentations ?

C’est merveille que personne la découvre ; merveille qu’un autre en entende la révélation ; et, même après avoir entendu, personne ne la connaît.

Dans tout ton corps cette âme, ô Bhârata, demeure éternellement intangible ; renonce donc à t’apitoyer sur l’universelle destinée.

Considère aussi ton devoir personnel et tu ne reculeras pas ; car rien pour le Kshatriyas ne passe avant le combat légitime.

D’où qu’il lui soit offert, il ouvre pour lui la porte du ciel ; trop heureux sont les Kshatriyas, ô fils de Prithâ, d’accepter un pareil combat.

Te refuser à cette lutte légitime, ce serait forfaire à ton devoir, à l’honneur et tomber dans le péché.

L’univers racontera ton irréparable honte ; la honte est pour l’homme d’honneur pire que la mort.

Le guerriers penseront que c’est par peur que tu as esquivé la bataille ; et de ceux dont tu avais l’estime tu encourras le mépris.

Tes ennemis tiendront sur ton compte mille propos insultants ; ils contesteront ta vaillance. Quel malheur plus cruel ?

Mort, tu iras au ciel ; ou vainqueur, tu gouverneras la terre. Relève-toi, ô fils de Kuntî, résolu à combattre.

Considère que plaisirs ou souffrance, richesse ou misère, victoire ou défaite se valent. Apprête-toi donc au combat ; de la sorte tu éviteras le péché.

Je t’ai exposé la doctrine dans l’ordre du Sânkhya : écoute-la maintenant dans l’ordre du yoga, et à quelle doctrine il te faut t’attacher, ô fils de Prithâ, pour t’affranchir des chaînes du Karman.

Dans cette voie, aucune peine n’est perdue ; point de retour en arrière ; un peu, si peu que se soit, de cette pratique protège de beaucoup de souffrance.

Ici, ô fils de Kuru, une doctrine unique, sûre d’elle même ; diverses à l’infini sont les doctrines des hommes que ne soutient pas la certitude.

Il est une parole fleurie, ô fils de Prithâ, que proclament ceux qui n’ont pas la sagesse, ces hommes qui, attachés à la lettre du veda, professent qu’il ne faut s’embarrasser de rien d’autre,

Esclaves du désir, qui ne voient que les joies paradisiaques. Elle ne produit que la renaissance comme résultat du karman, se perd dans les complications de la liturgie, ne vis que les jouissances sensibles et les pouvoirs magiques.

Fascinés par les jouissances sensibles et les pouvoirs magiques, les hommes dont l’esprit égaré par elle, ne sauraient réaliser dans la contemplation la vérité sûre d’elle-même.

C’est le domaine sensible des trois gunas qui est l’objet des vedas ; affranchis-toi, ô Arjuna, du domaine des trois gunas ; demeure supérieur à toutes les sensations, de volonté inébranlable, indifférent à la richesse, maître de toi.

Un réservoir est abondant où l’eau afflue de tous les côtés ; de même un brahmane éclairé fait son profit de tous les vedas.

Ne te préoccupe que de l’acte, jamais des fruits. N’agis pas en vue du fruit de l’acte ; ne te laisse pas non plus séduire par l’inaction.

N’agis qu’en disciple fidèle du yoga, en dépouillant tout attachement, ô Dhanañjaya, en restant indifférent au succès ou à l’insuccès : le yoga est indifférence.

Car l’acte, ô Dhanañjaya ; est inférieur infiniment au détachement intérieur : c’est dans la pensée qu’il faut chercher le refuge. Il sont à plaindre, ceux qui ont le fruit pour mobile.

Pour qui réalise le détachement intérieur , il n’est plus ici bas, ni bien ni mal. Efforce toi donc au yoga ; le yoga est ; dans les actes, la perfection

Car les sages qui ont réalisés le détachement intérieur, esquivant le fruit qui vient des actes, libérés des liens de la renaissance, vont au séjour bienheureux.

Quand ta pensée aura traversé les ténèbres de l’erreur, tu n’éprouveras que dégoût pour tout ce que t’aura enseigné, tout ce que pourrait t’enseigner la révélation.

Quand, détachée de la révélation, la pensée sera fixée, stable, inébranlable dans la contemplation, alors tu seras en possession du yoga.

ARJUNA dit :

Quand dit-on, ô Keçava, qu’un homme est en possession de la sagesse, qu’il a atteint la contemplation ? Celui qui en possession de la lumière, comment parle-t-il ? Comment s’assoit -il ? Comment marche-t-il ?

BHAGAVAT dit :

Quand l’homme s’affranchit, ô fils de Prithâ, de tous les désirs qui hantent l’esprit, qu’il trouve sa satisfaction en soi et par soi, on dit qu’il est en possession de la sagesse.

Sans trouble dans la souffrance, sans attrait du plaisir, libre d’attachement, de colère et de crainte, l’ascète est en possession de la lumière.

Celui qui ne ressent aucune inclination, qui, d’aucun bien ni d’aucun mal, ne conçoit ni joie ni révolte, celui-là est en possession de la sagesse.

Et lorsque, telle la tortue rentrant complètement ses membres, il isole ses sens des objets sensibles, la sagesse en lui est vraiment solide.

Les objets des sens disparaissent pour l’âme qui n’en fait pas son aliment ; la sensibilité reste. A son tour elle disparaît pour qui a reconnu l’absolu.

Malgré ses efforts, ô fil de Kuntî, même chez le sage, les sens, toujours tyranniques, agissent violemment sur l’esprit.

Il faut, les contenant tous, se concentrer, se fixer uniquement sur son moi. Car qui tient ses sens sous son pouvoir, chez celui-là la sagesse est vraiment solide.

Si l’homme s’attarde à considérer les objets des sens, l’attrait s’éveille en lui ; de l’attrait sort le désir ; du désir naît la colère ;

La colère produit l’égarement ; l’égarement, la défaillance de la raison, le naufrage de la pensée. C’est la perte de l’homme.

Mais qui traverse le monde extérieur avec ses sens affranchis d’attachement et de haine, dociles à sa volonté, celui-là, l’âme disciplinée, aborde à la paix.

Dans la paix il trouve la fin de toutes les souffrances ; car, dans l’esprit pacifié, bien vite la vérité s’établit.

Pas de vérité sans yoga ; sans yoga pas de méditations ; mais pour qui ne médite pas, point de repos ; à qui n’a point le repos d’où viendrait le bonheur ?

De l’esprit qui leur obéit, le tumulte des sens emporte la sagesse comme la tempête un vaisseau sur l’océan

Celui, ô guerrier aux grands bras, de qui les sens sont parfaitement dégagés des objets sensibles, chez celui-là, au contraire, la sagesse est solide.

Ce qui est nuit pour tous les êtres est, pour l’homme maître de ses sens, le temps de l’éveil ; ce qui aux autres êtres est la veille, est la nuit pour l’ascète qui voit.

Comme l’océan où affluent les eaux, tout en s’en remplissant, garde un équilibre immuable, de même celui en qui affluent tous les désirs peut conserver le repos, non pas celui qui cède à l’attrait du désir.

L’homme qui, chassant tout désir, vit sans passion, sans poursuites personnelles, sans égoïsme, celui-là entre dans le repos.

C’est là ô fil de Prithâ, s’établir en Brahman ; à ce point, plus d’incertitude ; qui y est parvenu, fût-ce à la dernière heure, atteint la délivrance en Brahman.

Troisième lecture

L’ACTION

ARJUNA dit :

Si, ô Janârdana, tu juges la pensée supérieure à l’action, pourquoi, alors, ô Keçava, me pousses-tu à des actes terribles

Ton discours, comme mêlé de vues contraires, jette mon esprit dans la perplexité ; énonce enfin une affirmation précise qui me montre la voie meilleure.

BHAGAVAT dit :

Il y a en ce monde, héros sans tache, je te l’ai dit déjà, deux attitudes : celle des penseurs qui repose sur l’effort de l’esprit, celle des ascètes sur l’effort pratique.

Il ne suffit pas de s’abstenir d’action pour se libérer de l’acte ; l’inaction seule ne mène pas à la perfection.

Jamais personne ne saurait un seul instant demeurer entièrement inactif ; malgré qu’il en ait, du fait de gunas issus de la prakriti, chacun est condamné à l’action.

Il a beau brider l’activité de ses sens, demeurer coi, celui dont l’âme est troublée par l’évocation des objets sensibles, cet homme est dans la voie de l’erreur.

Celui-là l’emporte qui, dominant ses sens par l’esprit, pleinement détaché, leur impose un effort discipliné.

Accomplis les actes prescrits ; l’activité est supérieure à l’inaction ; faute d’agir, la vie physique elle-même s’arrêterait en toi.

Hors ceux qui ont pour objet le sacrifice, les actes sont le lien qui enchaîne le monde ; n’agis donc pas ô fils de Kuntî, qu’en dépouillant tout attachement.

Jadis, après avoir, avec les créatures, produit le sacrifice, Prajâpati prononça : C’est par celui-là que vous propagerez ; qu’il vous donne tout ce que vous désirerez.

Par lui, satisfaites aux dieux et que les dieux vous satisfassent ; grâce à cette réciprocité, vous atteindrez le bien suprême.

Satisfaits par le sacrifice, les dieux vous donneront les jouissances que vous souhaiterez. Qui jouit de leurs dons sans rien donner, celui-là n’est qu’un voleur.

Les gens de bien qui se nourrissent des reliefs du sacrifice sont libres de toute souillure ; mais ceux-là sont des pécheurs et se nourrissent de péché qui cuisent des aliments à leur usage.

C’est dans la nourriture que les êtres ont leur origine ; la nourriture dans la pluie, la pluie dans le sacrifice ; il n’est pas de sacrifice sans actes rituels ;

Quant à l’acte rituel, sache qu’il est issu de Brahman, Brahman de l’Impérissable. Le Brahman qui pénètre tout a donc dans le sacrifice son fondement éternel.

Ainsi évolue le cercle ; celui qui , ici-bas, n’en suit pas le rythme, celui-là, ô fils de Prithâ, impie, esclave de ses sens, perd sa vie.

Mais le mortel qui ne cherche sa joie qu’en l’âme, qui se satisfait en l’âme et en l’âme seule se rassasie pleinement, celui-là n’a rien à accomplir.

Nul intérêt pour lui à rien faire, à rien éviter ; de tous les êtres, aucun ne saurait être pour lui un objet d’intérêt.

Exécute donc toujours dans un esprit de détachement les actes qu’il faut accomplir ; car l’homme qui agit en complet détachement atteint le but suprême.

C’est par les actes du sacrifice que Janaka et tant d’autres se sont efforcés vers la perfection. Agis, toi aussi, uniquement pour le bien du monde.

Tout ce que fait le chef, les autres hommes l’imitent ; la règle qu’il observe, le monde la suit.

Il m’est, ô fils de Prithâ, dans les trois mondes, rien que je ne sois tenu de faire, rien qui me manque, rien que j’aie à acquérir, et, cependant, je demeure en action.

Si je n’étais pas toujours infatigablement en action, de toutes parts, les hommes, ô fils de Prithâ, suivraient mon exemple.

Les mondes cesseraient d’exister si je n’accomplissait pas mon œuvre ; je serais la cause de l’universelle confusion et de la fin des créatures.

Les ignorants agissent par attachement à l’acte ; que le sage agisse, lui aussi, mais en dehors de tout attachement et seulement pour le bien du monde.

Que le sage évite de semer le trouble dans l’âme des ignorants que mène l’attrait des actes ; qu’il encourage toute activité en se comportant, lui qui sait, en adepte du yoga.

Les actes procèdent uniquement des gunas du monde sensible. Si l’homme s’imagine en être l’agent, c’est qu’il est égaré par la conscience personnelle.

Mais celui, ô guerrier aux grands bras, qui connaît la vérité sur la double série des gunas et des actes, sait que ce sont toujours les gunas opérant sur les gunas, et il demeure détaché.

C’est parce qu’ils sont égarés par les gunas du monde sensible que les hommes s’attachent aux actes, ouvrage des gunas. Il ne faut pas que celui qui sait toute la vérité jette dans le trouble les esprits lents, aux lumières imparfaites.

Rapportant à moi toute action, l’esprit replié sur soi, affranchi d’espérance et de vues intéressées, combats sans t’enfiévrer de scrupules.

Voilà mon enseignement : les mortels qui s’y conforment toujours avec foi et sans murmure sont, eux aussi, affranchis des actes.

Quand à ceux qui murmurent contre ma doctrine, qui ne s’y conforment pas, sache que ce sont des insensés, à qui toute connaissance échappe ; ils sont perdus.

Mais chacun, fût-ce le plus instruit, se comporte conformément à sa nature ; tous les êtres suivent leur nature. Qu’y pourraient les remontrances ?

Toute impression d’un sens, quel qu’il soit, réagit en désir ou en aversion ; il faut échapper à l’empire de l’un et de l’autre ; ce sont nos ennemis.

Mieux vaut accomplir, fût-ce imparfaitement, son devoir propre que remplir même parfaitement, le devoir d’une autre condition ; plutôt périr en persévérant dans son devoir ; assumer le devoir d’une autre condition n’apporte que le malheur.

ARJUNA dit :

Sous quelle impulsion l’homme s’engage-t-il, malgré qu’il en ait, dans le péché, ô Vârshneya, comme entraîné de force ?

C’est cet attrait, c’est cette aversion, nés, l’un et l’autre , du guna rajas, qui est le grand Vorace, le grand Méchant ; sache que là est, ici-bas, l’ennemi.

Comme le feu est masqué par la fumée, le miroir par des taches, le fœtus par des membranes, ainsi tout cet univers est enveloppé par lui.

La vérité est masquée par cet éternel ennemi du sage qui, sous la forme du désir, ô fils de Kuntî, est un feu insatiable.

Il a son siège dans les sens, la perception, la pensée ; c’est par eux que, masquant la vérité, il égare l’esprit.

Commence dons, ô héros des Bhâratas, par brider tes sens, pour frapper ce Méchant, destructeur de la vérité et de l’intelligence.

On place haut les sens ; au-dessus des sens est le manas, le centre psychique, la pensées (buddhi), au-dessus de la pensée, Lui.

Connaissant celui qui est au-dessus de la pensée, affermis-toi dans ta force intérieure et frappe, ô guerrier aux longs bras, cet ennemi redoutable qu’est le désir.

Quatrième lecture

LA CONNAISSANCE ET L’ACTION

BHAGAVAT dit :

Ce yoga impérissable, je l’ai, moi, enseigné à Vivasvat ; Vivasvat le communiqua à Manu et Manu le transmit à Ikshvâku.

C’est par cette tradition que l’ont connu les rois-rishis ; mais, avec le temps, ce yoga, ô héros terrible, disparut ici-bas.

C’est ce même antique yoga que je t’ai aujourd’hui enseigné ; je t’ai traité en fidèle et en ami ; car c’est le mystère suprême.

ARJUNA dit :

Ta naissance est récente ; la naissance de Vivasvat se place par delà le temps. Comment comprendre que tu aies pu enseigner à l’origine ?

BHAGAVAT dit :

Nombreuses sont les existences que j’ai traversées, ô Arjuna, et nombreuses aussi les tiennes ; moi, je les connais toutes, ô héros, mais non pas toi.

Encore que je sois l’Ame sans commencement, impérissable, encore que je sois le Seigneur des êtres, je nais par mon pouvoir, en vertu de ma nature propre.

Toutes les fois que l’ordre chancelle, que désordre se dresse, je me produit moi-même.

D’âge en âge, je nais pour la protection des bons et la perte des méchants, pour le triomphe de l’ordre.

Ma naissance, comme mon œuvre, est divine. Qui sait cela en vérité, quand il dépouille son corps mortel, ne va pas à une nouvelle naissance, c’est à moi qu’il vient, ô Arjuna.

Affranchis de la passion, de la crainte et de la colère, identifiés à moi, purifiés au feu de la connaissance, beaucoup se sont fondus en mon être.

A chacun je sais sa part, dans la mesure où il tend vers moi ; mais de toutes façons, ô fils de Prithâ, c’est dans ma voie que cheminent les hommes.

Ceux qui recherchent le succès dans l’action sacrifient ici-bas aux dieux ; car le succès que procurent les rites se produit immédiatement dans le monde des hommes.

J’ai créé la division en quatre classes que distinguent le guna et les devoirs qui lui sont propres. J’en suis l’auteur ; sache pourtant que je suis inagissant, immuable.

Les actes ne m’atteignent pas ; en moi nul désir du fruit des actes ; qui me connaît tel échappe aux chaînes de l’action.

Ils savaient cela, les anciens, avides de délivrance, et ils ont agi ; agis donc, toi aussi, comme ont fait jadis les anciens.

Qu’est l’action ? Qu’est l’inaction ? Les plus sages, là-dessus, s’égarent. Je t’enseignerai donc ce qu’est l’action pour que, le sachant, tu sois libéré du mal.

Car il faut être au fait de l’action, au fait de l’action dévoyée, au fait de l’inaction. Les sentiers de l’action sont mystérieux.

Celui qui sait voir l’inaction dans l’action et l’action dans l’inaction, celui-là est sage entre les hommes ; tout en agissant sans restriction, il reste fidèle au yoga.

Celui qui, quoi qu’il fasse, n’obéit jamais au désir ni à un calcul d’espérance, les gens sensés le considèrent comme un sage dont les actions sont brûlées au feu de la connaissance.

Indifférent au fruit de l’action, toujours satisfait, libre de toute attache, si affairé qu’il puisse être, en réalité il n’agit pas.

Sans désir, l’esprit dompté, ayant renoncé à rien posséder, n’accomplissant que matériellement les actes, il ne contracte aucune souillure.

Satisfait de ce que le hasard lui apporte, également supérieur à toutes les perceptions, libre de tout égoïsme, indifférent au succès ou à l’insuccès, même en agissant il n’est point lié

Pour qui, affranchi de tout attachement, délivré, la pensée solidement assise dans la vérité, s’emploie aux œuvres du sacrifice, toute activité se dissout en néant.

L’instrument du sacrifice est Brahman ; l’offrande est Brahman. Il ne peut aller qu’en Brahman, celui qui voit ainsi Brahman dans l’acte liturgique

Des yogins, plusieurs n’envisagent comme objet du sacrifice que les dieux ; d’aucuns, par le sacrifice à Brahman , identique au feu.

D’autres sacrifient l’ouïe et tous les sens dans le feu du renoncement ; d’autres les objets sensibles, son, etc., dans les feux des sens.

D’autres sacrifient toutes les opérations des sens et toutes les opérations du souffle vital dans le feu du yoga, du renoncement intérieur, allumé par la connaissance.

Des ascètes aux observances rigoureuses, les uns pratiquent le sacrifice de la pauvreté ou le sacrifice de l’étude et de la science.

D’aucuns sacrifient le souffle expiré dans le souffle inspiré, d’autres le souffle inspiré dans le souffle expiré, interrompant le cours de l’un et de l’autre et appliqués uniquement à l’exercice des souffles.

D’autres, restreignant leur nourriture, sacrifient les souffles dans les souffles. Et tous ont la notion du vrai sacrifice et, par le sacrifice, effacent leurs souillures.

Ceux qui se nourrissent de cette ambroisie que sont les restes du sacrifice vont au Brahman éternel. A qui ne sacrifie pas, ce monde ne saurait appartenir ; combien moins encore l’autre monde, ô le meilleur des Kurus ?

Ainsi sont de bien des sortes les sacrifices destinés à la bouche de Brahman . Mais tous impliquent action. Si tu entends cela, tu atteindras la délivrance.

Supérieur à tout sacrifice matériel est le sacrifice en esprit, ô héros terrible. En la connaissance se résolvent, ô fils de Prithâ, tous les actes du sacrifice.

Acquiers-la à force de soumission, d’application studieuse, de services respectueux ; tu la recevras des maîtres de la connaissance qui savent la vérité.

Quand tu la posséderas, ô Pândava, tu ne tomberas plus, comme tu as fait, dans l’erreur ; par elle, tu verras tous les êtres sans exception en toi-même, puis en moi.

Et aussi, fusses-tu de tous les pécheurs le plus grand, porté par la connaissance comme par un vaisseau, tu traverseras tout l’océan du mal.

Un feu flambant réduit le bois en cendres, ô Arjuna ; ainsi le feu de la connaissance réduit en cendres tous les actes.

Rien, ici-bas, ne purifie comme la connaissance ; de lui-même, avec le temps, l’adepte parfait du yoga la découvre en soi.

Le croyant acquiert la connaissance, qui, uniquement tendu vers elle, a dompté ses sens ; maître de la connaissance, il atteint bientôt le repos suprême.

Il est perdu celui qui, n’ayant ni la connaissance ni la foi, est livré au doute ; ni ce monde ni l’autre, ni le bonheur n’est le lot de l’homme livré au doute.

Celui qui par le yoga s’est libéré de l’action, qui par la connaissance a tranché le doute, cet homme, maître de soi, ô Dhanañjaya, les actes ne sauraient l’enchaîner.

Tranche donc, armé de la vérité, ce doute né de l’ignorance que tu portes au cœur ; élève-toi au yoga ; ô Bhârata, redresse-toi !

Cinquième lecture

LE RENONCEMENT

ARJUNA dit :

Tu loues, ô Krishna, le renoncement qui supprime l’action et, en même temps, tu loues le yoga qui est l’effort ; des deux, lequel enfin est le meilleur ? Dis-le moi nettement.

BHAGAVAT dit :

Renoncement et yoga, l’un et l’autre mènent au salut ; entre les deux, cependant, la pratique du yoga vaut mieux que le renoncement à l’action.

Il faut reconnaître pour parfaitement détaché celui qui ne hait ni ne désire ; insensible aux perception de toute nature ; ô guerrier aux grands bras, il s’affranchit aisément de tout lien.

Seuls les esprits bornés opposent Sâmkhya et yoga, mais non les sages. Qui est vraiment maître de l’un est assuré du fruit des deux.

Le but que touchent les adeptes du Sâmkhya est également atteint par ceux du yoga. Sâmkhya et yoga ne sont qu’un ; qui reconnaît cela, voit juste.

Mais en dehors du yoga, le détachement, ô guerrier aux grands bras, est malaisé à obtenir ; voué au yoga, l’ascète rapidement atteint Brahman .

Celui qui, voué au yoga, est pur, maître de soi, tient ses sens soumis, pour qui l’âme se confond avec l’âme de tous les êtres, même s’il agit, n’est pas souillé.

L’adepte du yoga est fondé, en vérité, à estimer qu’il n’agit pas. Qu’il voie, qu’il entende, qu’il touche, qu’il sente, qu’il mange, qu’il marche, qu’il dorme, qu’il respire.

Qu’il parle, qu’il lâche ou qu’il appréhende, qu’il ouvre ou ferme les yeux : tout cela, ce sont pour lui les sens réagissant au contact des objets sensibles.

Celui qui fondant en Brahman tous les actes, agit en plein détachement, le péché ne s’attache pas plus à lui plus que l’eau à la feuille de lotus.

Le corps, le sens interne, l’esprit, les sens mêmes ainsi parfaitement dégagés, les yogins, agissant en dehors de tout attachement, travaillent à leur purification intérieure.

Celui qui pratique le yoga s’affranchit du fruit des actes et atteint la paix stable; celui qui ne le pratique pas, attaché au fruit sous la poussée du désir, demeure lié.

Libérée en esprit de tous les actes, l’âme est heureuse, maîtresse dans sa forteresse aux neuf portes, n’agissant ni ne provoquant l’action.

Ni l’activité, ni les actes ne procèdent du Seigneur du monde, ni le lien qui attache le fruit aux actes; cela, c’est le domaine de la nature individuelle.

Ni péché, ni bonne œuvre n’atteint le Seigneur; mais l’ignorance voile la vérité; d’où l’erreur des créatures.

Pour ceux en qui cette ignorance est détruite par la connaissance de l’âtman, la science révèle, claire comme le soleil, cette entité suprême.

L’esprit plein d’elle, identifiés à elle, appuyés sur elle, réfugiés en elle, ceux qui, par la connaissance, ont effacé leurs fautes, s’affranchissent de nouveaux retours.

Le brâhmane le plus savant et le plus vertueux, un bœuf ou un éléphant, un chien ou un mangeur de chien, c’est tout un aux yeux du sage.

C’en est fait de tout retour en ce monde pour ceux dont l’esprit est fixé dans l’impassibilité parfaite; Brahman est sans tache, impassible; il sont donc fixés en Brahman .

Le plaisir ne le réjouit pas plus que la souffrance ne l’afflige; il a l’âme toujours égale, jamais troublée, celui qui connaît Brahman, qui est fixé en Brahman .

Insensible aux impressions du dehors, c’est en soi qu’il trouve le bonheur; intimement uni à Brahman , il goûte un bonheur indestructible.

C’est que les jouissances que donnent les sensations ne sont qu’une source de souffrance, elles sont fugitives, ô fils de Kuntî.

Le sage n’y cherche pas de joie.

Celui qui, ici-bas, n’étant pas encore libéré du corps, est capable de résister aux mouvements que provoque le désir ou la colère, celui-là est un homme intérieur, c’est un homme heureux.

Celui qui ne trouve le de bonheur, de joie, de lumière qu’au dedans, le yogin identifié avec Brahman atteint la paix en Brahman.

Ils conquièrent la paix en Brahman les rishis purifiés de toute souillure, qui ayant terrassé le doute, se sont domptés eux-mêmes et ne se passionnent que pour le bien de tous les êtres.

Les ascètes qui, l’esprit dompté; libres de désir et d’aversion, se connaissent eux-mêmes, ont devant eux la paix en Brahman .

Celui qui se ferme aux sensations du dehors, qui ramène tout son pouvoir visuel entre ses sourcils, qui maintient en équilibre les deux souffles, respiration et inspiration, auxquels le nez livre passage,

Le sage qui, dompté dans ses sens, dans sa conscience et dans sa pensée, uniquement tendu vers la délivrance, est toujours libre de désir, de crainte ou de colère, celui-là vraiment est affranchi.

Me reconnaissant pour l’objet du sacrifice et de l’ascèse, pour le seigneur de l’univers, l’ami de tous les êtres, il atteint le repose.

Sixième lecture

LA CONTEMPLATION

BHAGAVAT dit :

Celui qui, sans se soucier du fruit des actes, accomplit les actes prescrits, c’est celui-là, non celui qui néglige le feu sacré et les rites, qui est vraiment détaché, un yogin.

Ce qu’on appelle renoncement n’est, sache le bien, ô Pândava, rien d’autre que le yoga; car on ne peut être un yogin sans avoir renoncé au désir.

Pour s’élever au yoga, l’action est l’arme du sage; c’est l’inaction quand il s’est élevé au yoga.

Car c’est lorsqu’il n’a plus d’attachement ni aux objets des sens, ni aux actes, que, affranchi de tout désir, il s’est élevé au yoga.

C’est par soi-même que l’on se sauve, que l’on échappe à la perdition; l’homme est à lui même son ami, à lui même son ennemi.

Il est à lui même son ami celui qui s’est vaincu lui-même; quant à celui qui n’est pas maître de soi, il est à lui même comme un ennemi.

Celui qui s’est vaincu, qui est dans le calme, celui-là demeure parfaitement recueilli, dans le chaud comme dans le froid, dans le plaisir comme dans la douleur, voire dans l’honneur comme dans le mépris.

Celui qui fait sa joie de la vérité et de la science, qui est concentré, maître de ses sens, de ce yogin qui ne fait de l’or plus de cas que d’une pierre ou d’une motte de terre, on dit qu’il est parvenu au yoga.

Honneur à celui qui considère du même œil compagnons et amis, ennemis ou indifférents, inconnus, gens haïssables ou parents, hommes vertueux ou pécheurs.

Que le yogin toujours se gouverne lui-même, retiré, solitaire, l’esprit dompté, sans désir, sans bien.

Dans un endroit pur qu’il dresse un siège solide, ni trop haut ni trop bas, couvert d’étoffe, d’une peau et de Kuça;

Assis sur ce siège, l’esprit concentré, ayant enrayé toute activité de la pensée et des sens, qu’il exerce le yoga pour se purifier.

Impassible, tenant le corps, la tête et le cou droits et immobiles, qu’il fixe son regard sur l’extrémité de son nez sans se laisser errer ailleurs;

Parfaitement calme, libre de crainte, fidèle à la chasteté, la pensée maîtrisée, l’esprit plein de moi, qu’il demeure concentré, tendu vers moi.

Le yogin à l’intelligence domptée, qui toujours s’exerce de la sorte, atteint le repos, la paix suprême qui a son siège en moi.

Pas de yoga, ô Arjuna, pour qui abuse de la nourriture, non plus que pour celui qui s’en prive complètement, pour qui veut trop dormir non plus pour qui prétend ne dormir jamais.

L’effort qui mesure les aliments et l’exercice, qui, dans l’action, mesure le mouvement, qui mesure le sommeil et la veille, voilà ce qui constitue le yoga destructeur de la souffrance.

Quand l’esprit discipliné se replie uniquement sur lui-même, alors, on dit que l’homme, libéré de tous les désirs, a atteint le yoga.

Une lampe à l’abri du vent dresse sa flamme immobile; c’est l’image consacrée du yogin qui, l’esprit maîtrisé, parvient à se concentrer en soi.

Quand la pensée s’arrête suspendue par la pratique du yoga, quand, découvrant par soi-même l’âtman (l’âme), l’homme trouve sa satisfaction en soi;

Quand il connaît ce bonheur infini qui, n’étant accessible qu’à l’esprit, dépasse les sens, et au sein duquel il ne peut plus s’écarter de la vérité,

Dont la possession fait apparaître insignifiant tout autre bien, que ne peut atteindre aucune disgrâce, si cruelle qu’elle soit;

C’est cette libération de la souffrance qu’on appelle yoga. Ce yoga, il le faut résolument poursuivre d’une volonté que rien ne décourage.

Il faut s’affranchir pleinement de toutes les passions, filles du désir; il faut dominer complètement par l’esprit la troupe des sens;

Puis peu à peu, l’esprit soutenu par une volonté ferme, glisser dans le calme et, s’enfermant en soi, ne plus penser.

Toutes les fois que l’esprit, remuant, mobile, prétend s’extérioriser, chaque fois il faut le réfréner et le ramener en soi à la soumission.

Un bonheur parfait pénètre le yogin qui a l’esprit pacifié, qui, la passion calmée, sans tache, s’identifie à Brahman .

Le yogin, affranchi de souillure, qui toujours se gouverne ainsi, atteint aisément le bonheur infini qu’est l’union en Brahman .

Il découvre l’âtman (l’âme) dans tous les êtres et tous les êtres en l’âtman, l’homme gouverné par le yoga qui reconnaît l’identité de tout.

Celui qui me voit en tout et qui voit tout en moi ne sépare jamais de moi, et jamais je ne me sépare de lui.

Celui qui, réalisant l’unité, m’adore dans tous les êtres, ce yogin, où qu’il se meuve, demeure en moi.

Celui, ô Arjuna, qui, à l’image de l’unité en l’âtman, voit que tout est identique, plaisir ou souffrance, celui-là est réputé yogin parfait.

ARJUNA dit :

Ce yoga, ô vainqueur de Madhu, que tu définis par l’impassibilité parfaite, j’ai peine à comprendre, étant donné notre mobilité, comment il se peut asseoir fermement;

Car l’esprit, ô Krishna, est mobile, impérieux, violent, tenace; autant que le vent, il est difficile à enchaîner.

BHAGAVAT dit :

Assurément, ô guerrier aux grands bras, l’esprit est mobile et malaisé à enchaîner; cependant ô fils de Kuntî, on le peut réduire à force d’application et de détachement.

Le yoga, je t’avoue, est d’accès difficile pour qui n’a pas l’âme domptée; mais celui dont l’âme est maîtrisée et qui se donne de la peine, y peut parvenir par des efforts bien conduits.

ARJUNA dit :

Celui qui ne parvient pas à l’ascèse, qui encore que possédant la foi, ne s’élève pas jusqu’au yoga, à défaut de la perfection du yoga, quel but atteint-il, ô Krishna?

Est-ce que, manquant également tous ses objets, il ne se perd pas, ô guerrier aux grands bras – tel un nuage qui se déchire – égaré sans point d’appui à la recherche de Brahman ?

Dissipe clairement pour moi cette incertitude, ô Krishna; seul tu le peux.

BHAGAVAT dit :

O fils de Prithâ, celui que tu dis ne se perd ni dans ce monde, ni dans l’autre; qui fait le bien, ô mon frère, ne saurait aller à sa perte.

Cet homme qui a manqué le yoga, élevé au séjour des gens de bien, y demeure des années infinies, puis il renaît de parents fortunés;

Ou mieux encore, il revit dans une famille de sages yogins; car une pareille naissance est la plus rare à obtenir dans ce monde.

Là, ô fils de Kuru, il retrouve l’état d’esprit où il s’était élevé dans cette existence antérieure, et avec un zèle redoublé il s’efforce vers la perfection.

Même à son insu, la vertu de son application d’autrefois le soutient; il conçoit le désir de s’initier au yoga et dépasse la sagesse scripturaire.

Or le yogin, purifié de ses fautes, qui s’efforce avec zèle, se perfectionnant à travers de nombreuses naissances, finit par atteindre le but suprême.

Le yoga est supérieur à l’ascèse, supérieur même à la science; le yoga est supérieur aux œuvres du sacrifice; deviens donc un yogin, ô Arjuna.

Mais de tous les yogins, celui qui, l’âme unie à moi, m’aime dans une foi profonde, c’est celui qui est à mes yeux, le yogin parfait.

Septième lecture

L’EXPOSE DE LA CONNAISSANCE

BHAGAVAT dit :

Ecoute maintenant, ô fils de Prithâ, comment, t’appliquant au yoga, la pensée attachée à moi, réfugié en moi, tu me connaîtras entièrement et sans nuage.

Sans réserve, je te communiquerai et te rendrai claire cette vérité qui, connue, ne laisse plus rien à apprendre ici-bas.

Entre des milliers d’hommes, c’est à peine si l’un ou l’autre s’efforce vers la perfection et parmi ces parfaits, à peine si l’un ou l’autre me connaît en vérité.

Terre, eau, feu, vent, éther, sens interne, esprit, individualité, telles sont les huit manifestations diverses de ma nature sensible.

Cela, c’est ma nature inférieure; mais sache que j’en ai une autre, transcendante, qui est âme vivante, ô guerrier aux grands bras, et qui est le support de cet univers.

La première est la matrice de tous les êtres. Je suis, moi, l’origine et la fin de l’univers tout entier.

Il n’est rien au-dessus de moi, ô héros; je suis la trame sur laquelle le tout est tissé, tels les rangs de perles sur un fil.

Dans l’eau je suis le goût, ô fils de Kuntî, la lumière dans la lune et dans le soleil, la syllabe om dans tous les vedas, le son dans l’espace, la virilité dans les hommes.

Je suis dans la terre le parfum, la splendeur dans l’astre du jour, la vie dans tous les êtres, l’ascèse dans les ascètes.

Sache, ô fils de Prithâ, que je suis le germe éternel de tous les êtres; je suis la pensée des êtres pensants, la grandeur des grands.

Je suis la force, affranchie de désir et de passion, des forts; dans les êtres vivants je suis, ô héros des Bhâratas, l’amour permis.

Tous les dérivés du sattva, comme du rajas ou du tamas, sache bien qu’ils procèdent de moi seul; non que je sois en eux; ce sont eux qui sont en moi.

Aveuglé par ces triples produits des gunas, tout cet univers est impuissant à me reconnaître au-dessus d’eux, impérissable.

C’est que ce monde illusoire des gunas, manifestation de ma puissance divine, est difficile à traverser; ceux-là seuls le franchissent qui viennent à moi.

Ils ne viennent pas à moi, ces pécheurs, ces insensés, les derniers des hommes, qui, se laissant égarer par l’illusion, tombent au niveau des esprits méchants.

De quatre sortes, ô Arjuna, sont les gens de bien qui m’adorent: l’homme qui souffre, l’homme passionné de savoir, l’homme qui poursuit la richesse et celui qui possède la connaissance, ô taureau des Bhâratas.

De tous, le premier est celui qui, possédant la connaissance, s’applique infatigablement et se voue à moi uniquement; car je suis infiniment cher à celui qui possède la connaissance, et lui à moi.

Tous sont des êtres d’élite; mais celui qui possède la connaissance est pour moi comme moi-même. Car appliqué au yoga, il tend vers moi seul comme but suprême.

Ce n’est qu’au terme de bien des vies que m’atteint celui qui possède la connaissance; il est rare l’être magnanime qui sait que Vâsudeva est tout.

Ceux qu’égarent des désirs divers s’adressent à d’autres divinités; ils obéissent chacun à sa nature, en assurant des pratiques diverses.

Mais quelque forme divine qu’un fidèle, dans sa foi, souhaite honorer, c’est moi qui inspire en lui cette foi inébranlable.

Plein de cette foi, il se rend telle divinité propice; il reçoit ensuite, en réalité dispensé par moi, l’objet de ses désirs.

Mais éphémère est le fruit que cueillent les esprits à la courte sagesse; ceux qui sacrifient aux dieux vont aux dieux; ce sont ceux qui se vouent à moi qui viennent à moi.

Pour les ignorants, je ne suis qu’un dieu invisible qui s’est manifesté; ils ne connaissent pas mon essence transcendante, impérissable, suprême.

Voilé par l’illusion que produit ma puissance, je n’apparais pas clairement à tous; le monde égaré ne me reconnaît pas, moi, l’éternel, l’impérissable.

Je connais, ô Arjuna, les êtres passés, présents et à venir; mais moi, personne ne me connaît.

Troublés par les mouvements contraires qu’engendrent le désir et la répulsion, ô Bhârata, tous les êtres, en naissant, deviennent la proie de l’erreur.

Mais les hommes vertueux, une fois leur péché épuisé, libérés du trouble que suscite la sensibilité en ses mouvements contraires, se vouent à moi par un culte immuable.

Ceux qui s’appliquent, en se réfugiant en moi, à s’affranchir de la vieillesse et de la mort, ceux-là connaissent ce Brahman universel et individuel; ils connaissent le tout des actes liturgiques.

Ceux qui reconnaissent en moi l’essence des êtres, l’essence du divin, ceux-là, l’esprit concentré, me connaissent encore à leur dernier moment.

Huitième lecture

LE SALUT EN BRAHMAN

ARJUNA dit :

Qu’est-ce que Brahman? Et l’âme individuelle? Qu’est-ce que l’acte, ô suprême Seigneur? Qu’entends-tu par l’essence des êtres? Par l’essence du divin?

Qui – et comment? – ô vainqueur de Madhu, peut, ici-bas, dans un corps mortel, contenir l’essence du sacrifice? Comment à l’heure suprême, peux-tu être connu des hommes qui ont su se discipliner?

BHAGAVAT dit :

L’Impérissable est le Brahman suprême; on appelle âme individuelle la nature propre de chacun; le devenir des êtres résultat de cette offrande créatrice qui s’appelle l’acte rituel.

Existence transitoire dans l’ordre des êtres, esprit (purusha) dans l’ordre des dieux, j’incarne en ce corps, ô le meilleur des hommes, l’essence du sacrifice.

Celui qui, à l’heure de sa fin, rejette sa guenille mortelle en pensant uniquement à moi rejoint mon être; là-dessus aucun doute.

Quelque existence que conçoive celui qui, au terme de sa vie, se sépare du corps, c’est à cette condition qu’il passe, ô fil de Kuntî; toujours c’est dans cette condition qu’il revit.

Pense dons à moi en tout temps et combats; l’esprit et la pensée fixés sur moi, c’est à moi que tu viendras; rien de plus certain.

Celui, ô fils de Prithâ, qui, l’esprit concentré dans la pratique du yoga, et incapable de s’en laisser distraire, pense le divin Purusha suprême, va à lui.

Celui qui se souvient du Sage primordial, du Maître, plus ténu que l’atome, auteur de l’univers, pour qui aucune forme n’est imaginable, qui a l’éclat du soleil, qui demeure par delà la ténèbre;

Celui qui, au moment du grand départ, la pensée inébranlable, concentré dans la dévotion et dans l’effort du yoga, sait ramener entre ses sourcils toute sa puissance vitale, celui-là va au divin Purusha suprême.

Cette demeure, que les connaisseurs du veda déclarent impérissable, où pénètre les ascètes libérés de la passion, en vue de laquelle on pratique la chasteté, je te la vais décrire en raccourci.

Quand, fermant toutes les issues sur le dehors, emprisonnant en soi la faculté de percevoir, retenant dans la tête son souffle vital, on réalise la concentration du yoga;

Que l’on dépouille en prononçant « om » – Brahman en une syllabe – et en pensant à moi, on s’élève à l’asile suprême.

Celui qui, sans aucune défaillance, pense toujours à moi, pour ce yogin incessamment concentré, je suis, ô fils de Prithâ, facile à obtenir.

Quand ils m’ont atteint, les sages, s’étant élevés à la suprême perfection, ne sont plus soumis à la renaissance, au séjour de souffrance et d’instabilité.

Tous les mondes jusqu’au ciel de Brahmâ, ô Arjuna, reviennent à des existences nouvelles; mais pour qui m’a atteint, ô fils de Kuntî, plus de renaissance.

Ceux qui savent qu’un jour de Brahmâ dure mille yugas et mille une nuit, ces hommes connaissent vraiment le jour et la nuit.

De l’indétermination sortent, au lever du jour, toutes les réalités sensibles; elles s’y fondent de nouveau à la tombée de la nuit.

Ainsi mécaniquement, ô fils de Prithâ, toute la foule des êtres, indéfiniment ramenée à l’existence, se dissout à la tombée de la nuit, renaît au lever du jour.

Mais par delà cette indétermination, est une autre essence, entité indéterminée, éternelle, qui, tous les êtres disparaissant, elle, ne disparaît pas.

C’est l' »indestructible ». C’est lui qui est marqué comme le but suprême, celui d’où l’on ne revient pas; c’est là mon siège suprême.

C’est, ô fils de Prithâ, ce suprême Purusha qu’on ne peut atteindre que par un attachement exclusif, le Purusha qui embrasse tous les êtres , par qui a été déployé l’univers.

Et maintenant, à quels moments les yogins quittent la vie, soit sans retour, soit pour y revenir, je vais te l’enseigner, ô taureau des Bhâratas.

Feu, lumière, jour, quinzaine claire, semestre ascendant du soleil vers le nord, c’est sous ces signes lumineux que vont à Brahman les hommes qui connaissent Brahman .

Fumée, nuit, quinzaine sombre, semestre descendant du soleil au sud, – sous ces signes d’ombre, le yogin atteint la lumière de la lune pour revenir ensuite à de nouvelles existences.

Ce sont les deux voies éternelles, l’une claire, l’autre obscure, de l’univers; par l’une il n’est pas de retour, par l’autre on revient en arrière.

Les yogins les connaissent, ces deux sentiers, et aucun d’eux ne s’égare, ô fils de Prithâ; sois donc, ô Arjuna, en tout temps appliqué au yoga.

Le mérite qui est assigné à l’étude du veda, au sacrifice, à l’ascèse, à l’aumône, le yogin qui saut tout cela, le dépasse; il s’élève au lieu suprême, au lieu des origines.

Neuvième lecture

LE MYSTÈRE ROYAL

BHAGAVAT dit :

Je te veux, à toi qui es plein de zèle, faire entendre clairement la science la plus secrète, celle dont la connaissance t’affranchira de tout mal.

C’est la science royale, le secret royal, le moyen de sanctification le plus puissant; elle s’impose par l’évidence; elle est sainte, facile à pratiquer, impérissable.

Les hommes qui n’ont pas foi en cette doctrine, ô héros terrible, impuissants à m’atteindre, retombent dans les sentiers de la transmigration et de la mort.

C’est moi, dénué de toute forme sensible, qui ai déployé cet univers. Tous les êtres sont en moi et moi je ne suis pas en eux.

Et, à vrai dire, les êtres ne sont pas en moi. Admire ici ma puissance souveraine: mon être porte les créatures, et c’est par lui qu’existent les créatures.

Comme un grand vent, toujours en mouvement dans l’espace, s’insinue partout, ainsi faut-il entendre que toutes les créatures sont en moi.

Tous les êtres, ô fils de Kuntî, à la fin du kalpa, rentrent dans ma prakriti; au commencement du kalpa, je les rends à l’existence.

C’est au moyen de ma prakriti que je produis et reproduis toute cette foule d’êtres, mécaniquement, par la seule poussée de la prakriti.

Et cette activité, ô Dhanañjaya, ne m’enchaîne pas, car j’y demeure comme étranger, étant sans aucune attache à ces œuvres.

C’est grâce à moi que la prakriti produit toutes les créatures vivantes ou inertes; mais je ne suis là que spectateur; et c’est ainsi, ô fil de Kuntî, que le monde évolue.

Incorporé dans une figure humaine, les égarés me reconnaissent; ils ignorent mon essence suprême de souverain Seigneur des êtres ,

Insensés, dont les espérances, les œuvres et la science sont vaines et qui s’abandonnent aux égarements propres par nature aux démons et aux esprits mauvais.

Mais les sages, ô fils de Prithâ, qui relèvent de la nature divine, s’attachent à moi uniquement; ils me connaissent pour l’origine impérissable des êtres .

Les uns me glorifient sans cesse, et, adonnés aux pratiques rigides, m’adorant pieusement, me servent avec une application constante.

D’autres me servent en me rendant un culte de connaissance, soit qu’ils me considèrent dans l’unité ou dans la multiplicité infinie de mes manifestations distinctes.

Je suis le rite, je suis le sacrifice, je suis l’offrande et l’herbe rituelle; c’est moi qui suis la prière, le beurre clarifié; je suis le feu; je suis la libation.

De ce monde, je suis le père, la mère, l’ordonnateur, l’ancêtre; je suis l’objet de la science, le purificateur, la syllabe om, la ric, le sâman, le yajus;

Je suis le but, le soutien, le maître, le témoin, la demeure, le refuge, l’ami, l’origine et la fin, le support, le réceptacle, le germe, l’impérissable.

Je donne la chaleur, je retiens la pluie et je la répands; je suis l’immortalité et la mort; je suis, ô Arjuna, l’être et le non-être.

Les maîtres de la triple science qui en buvant le soma se purifient de leurs péchés, cherchent, en m’honorant par des sacrifices, à gagner le ciel; introduits dans le monde pur du roi des dieux, ils goûtent, là-haut, les jouissances divines des hôtes célestes.

Quand ils ont joui de ce monde immense du ciel et que leurs mérites sont épuisés, ils rentrent dans le monde des mortels; ainsi vont et viennent ceux qui, livrés au désir, vivent sous la loi de la triple science.

Quand aux hommes qui me servent, en n’ayant de pensée que pour moi, qui s’appliquent à une concentration constante, je leur dispense la félicité.

Ceux-là même qui, attachés à d’autres divinités, sacrifient avec foi, en réalité, ô fils de Kuntî, c’est à moi qu’implicitement ils sacrifient.

Car c’est moi qui suis réellement l’objet et le maître de tous les sacrifices, mais ils ne me connaissent pas tel que je suis; et c’est pourquoi ils retombent dans la vie.

Ceux qui servent les dieux vont aux dieux, aux mânes ceux qui servent les, aux démons ceux qui servent les démons; ainsi viennent à moi ceux qui m’offrent leurs sacrifices.

Que l’on me présente avec dévotion fût-ce une feuille, une fleur, un fruit, un peu d’eau, je jouis de l’offrande pieuse du serviteur au cœur zélé.

Actions et repas, libations, aumônes, pénitences, offre-moi tout, ô fils de Kuntî.

Par là tu te libéreras des chaînes de l’action et de ses fruits bons ou mauvais; voué au détachement et au yoga, affranchi, tu viendras à moi.

Entre toutes les créatures, je ne fais nulle différence, aucune ne m’est en haine, aucune ne m’est chère; mais ceux qui s’attachent à moi avec dévotion, ceux-là sont en moi et moi je suis en eux.

Même un grand criminel, s’il m’adore sans partage, doit être considéré comme juste; car sa croyance est vraie.

Vite il devient irréprochable et atteint la paix éternelle. Entends-le bien, ô fils de Kuntî, jamais mon serviteur ne se perd.

Ceux-là, ô fils de Prithâ, qui prennent en moi leur refuge, fussent-ils de la pire origine, femmes, vaiçyas ou çûdras, ceux-là même atteignent le but suprême;

Combien plus les Brahmanes purs et les rois-rishis qui se donnent à moi. Tombé dans ce monde éphémère et misérable, sois mon serviteur.

Tourne vers moi ta pensée, donne-toi à moi, offre-moi tes sacrifices, adore-moi; en te gouvernant ainsi, uniquement occupé de moi, tu viendras à moi.

Dixième lecture

LES MANIFESTATIONS

BHAGAVAT dit :

Ecoute encore, ô guerrier aux grands bras, ma parole suprême, et réjouis-toi d’un enseignement que je te communique pour ton bien.

Ni les dieux, ni les grands rishis ne connaissent ma naissance; car je suis moi-même l’origine unique des dieux et des grands rishis.

Celui qui me connaît pour souverain du monde, éternel, sans commencement, celui-là, maître entre les mortels de la vérité, est affranchi de tout péché.

Intelligence, connaissance, fermeté d’esprit, patience, sincérité, maîtrise de soi, paix, plaisir et souffrance, naissance et destruction, crainte et courage,

Douceur, égalité d’âme, contentement, pénitence, aumône, honneur et déshonneur, tous les modes divers de l’existence procèdent de moi seul.

Les sept grands rishis du commencement et les quatre manus procèdent de moi; ils sont mes fils spirituels de qui sont issues dans le monde toutes les créatures.

Celui qui connaît en vérité mon expansion et ma puissance, celui-là est, de toute certitude, en possession du yoga inébranlable.

Je suis l’origine de tout; de moi tout procède; c’est dans cette conviction que s’attachent à moi les sages à la pensée profonde.

L’esprit en moi, toute leur vie suspendue à moi, d’éclairant les uns les autres et proclamant sans cesse mes louanges, ils sont comblés, ils débordent de joie.

A ces hommes constamment recueillis, qui s’attachent à moi avec délices, je communique la force d’esprit par laquelle ils s’élèvent à moi.

Pour eux, par grâce, me manifestant dans ma vraie nature, je dissipe les ténèbres de l’ignorance à l’éclatante lumière de la vérité.

ARJUNA dit :

Tu es le Brahman suprême, le refuge suprême, le suprême purificateur. Le divin esprit (Purusha) éternel, le premier des dieux, l’être sans commencement, omniprésent:

Ainsi te nomment tous les rishis et Nârada, le rishi divin, Asita Devala, Vyâsa; ainsi toi-même tu te révèle à moi.

C’est sur ta parole, ô Keçava, que je tiens tout cela pour vrai, car les dieux ni les démons ne savent, ô Bhagavat, comment tu te manifeste.

Toi seul tu te connais toi-même, ô suprême Purusha, auteur des êtres , dieu des dieux, seigneur du monde!

Daigne exposer sans réserve tes manifestations divines, ces manifestations par lesquelles tu pénètres incessamment tous les mondes.

Comment, ô maître du yoga, même à méditer sur toi sans trêve, saurais-je dans quelle formes de l’être je dois te reconnaître, ô Bhagavat?

Parle encore; expose-moi en détail, ô Janârdana, ta puissance et ta manifestation; je ne puis me rassasier de l’ambroisie de ta parole.

BHAGAVAT dit :

Je t’énumérerai dons, ô meilleur des Kurus, mes manifestations divines, mais en raccourci, car le détail en serait sans fin.

Je suis, ô Gudâkeça, l’âme qui a son siège dans tous les êtres, je suis le commencement, le milieu et la fin.

Entre les Adityas, je suis Vishnu; entre les astres, le soleil radieux; je suis Marîci entre les Maruts, la lune entre les constellations.

Des vedas je suis le sâman, et Vâsava parmi les dieux; parmi les sens, je suis le sens interne, et entre les êtres l’esprit;

Des Rudras je suis Çamkara, entre les Yakshas et les Rakshas le dieu des richesses; des Vasus je suis le feu, et des sommets le Meru;

Sache, ô fils de Prithâ, que je suis le chef des prêtres domestiques, Brihaspati, entre les chefs d’armée Skanda, entre eux l’Océan;

Des grands rishis, je suis Bhrigu et entre les sons, la syllabe unique om, dans le sacrifice la prière, entre les montagnes l’Himâlaya;

L’açvattha entre tous les arbres et Nârada entre les rishis divins; Citraratha entre les Gandharvas et, entre les saints, l’ascète Kapila.

Sache que, entre les chevaux, je suis Uccaihçravas né avec l’ambroisie, Airâvata entre les éléphants et, parmi les hommes, le roi.

Des armes je suis la foudre, des vaches la vache qui comble tous les vœux. Je suis l’Amour, le dieu de la génération. Entre tous les serpents, je suis Vâsuki.

Je suis Ananta parmi les Nâgas, Varuna parmi les habitants des eaux. Parmi les Mânes, je suis Aryaman et Yama parmi les potentats.

Je suis Prahlâda entre les démons et Kâla (le Temps) entre tout ce qui se compte, le lion parmi les animaux et, parmi les oiseaux, le fils de Vinatâ.

Je suis le vent entre tout ce qui purifie, Râma entre les guerriers, entre les poissons le makara, entre les fleuves le Gange.

Des créations, ô Arjuna, je suis le commencement et la fin, le milieu aussi; des sciences la connaissance de l’âtman; entre les thèses contraires, la vérité.

Des lettres je suis l’a, je suis le premier parmi les composés; c’est moi qui suis le temps infini, moi le créateur au visage innombrable.

Je suis la mort qui emporte tout et la naissance de ceux qui doivent venir à la vie; parmi les génies féminins, je suis la Gloire, la Fortune et la Parole, la Mémoire, la Sagesse, la Fermeté, la Patience.

Entre les sâmans je suis le Brihatsâman et entre les rics la Gâyatrî; entre les mois Mârgaçîrsha, entre les saisons le printemps.

Entre tout ce qui trompe, je suis le jeu; je suis la splendeur de ce qui brille, je suis la victoire, la certitude, je suis la vertu des gens vertueux.

Entre les Vrishnis je suis Vâsudeva et entre les Pândavas Arjuna; des ascètes je suis Vyâsa, des sages le sage Uçanas.

Je suis la force des dominateurs, la politique des conquérants, je suis le silence des mystères et la science des savants.

Le germe de tous les êtres, ô Arjuna, c’est moi; il n’est pas un être animé ou inanimé qui puisse être sans moi.

Innombrables, ô héros, sont mes manifestations divines; cette énumération n’est qu’une manière d’exemple.

Entends que toute manifestation, toute vie, toute beauté et toute énergie a pour origine une parcelle de ma puissance.

Mais à quoi bon, ô Arjuna, tout ce détail? Un mot suffit: d’une seule parcelle de moi je porte éternellement tout cet univers.