Amant divin de Roumi

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Amant divin de Roumi

27 janvier 2019 Actualités Philosophie 0
roumi

Mewlânâ Djelâl-Eddîn-I-Roûmi

J’ai la chance de posséder de nombreux ouvrages de poésie persane en français et en farsi. Même si les traductions trahissent un peu les originaux, la beauté et la fulgurance des textes me ravissent. Je suis fasciné par l’amour divin des quatrains enflammés de Roumi. Cet amant invisible dont il parle est difficile à comprendre pour un occidental, tout autant que le vin mystique si souvent cité dans ce style de poésie.

L’amant divin, l’Aimé comme presque toujours dans la poésie érotique oriental, est un être dont le sexe reste imprécis. Le poète célèbre sa face ronde comme la pleine lune, et resplendissante comme le soleil, son œillade assassine, sa bouche de rubis. Son caractère est essentiellement capricieux; il impose à l’amoureux les fantaisies les plus contradictoires, le faisant taire quand il parle et parler quand il veut se taire. La manière dont il agit avec lui n’est pas moins variable : tantôt, il se refuse, et tantôt s’abandonne. Mais son attitude la plus habituelle est une impitoyable dureté, indigne pourtant d’un être dont l’apparence est angélique. Cette dureté est rendue plus cruelle encore par l’indifférence absolue de l’Aimé devant les tourments de son adorateur.

A cette tyrannie, l’amoureux ne songe pourtant pas à se soustraire, car l’amour est une fatalité à laquelle on ne peut échapper.

Amour, réunion, séparation, ont été décrits d’avance par la volonté souveraine dans le livre de l’Éternité, dans les sphères célestes qui régissent notre destinée. Dès lors, à quoi bon résister  » Dans l’amour, le vaillant est celui qui capitule » .Aussi, l’amoureux s’abandonne-t-il tout entier, acceptant de n’être qu’un instrument entre les mains de l’Aimé, une lyre qui vibre au moindre toucher. Pourtant, ce qui l’attend est un tourment cruel. Car l’amour est un feu dévorant qui consume tout dans l’être dont il s’est emparé, jusqu’à ce qu’il le consume lui-même. C’est une maladie à laquelle on ne connaît pas de remède; et qui frapperait à son tour le médecin qui voudrait la guérir. C’est une ivresse qui fait tourner la tête à sa victime; c`est une folie qui la pousse aux pires extravagances. C’est la source d’une inquiétude qui ne cesse jamais, même auprès de l’Aimé. Non content de ces ravages, l’amour conduit même à l’avilissement et à la honte, car il fait de l’homme grave « un impie, un pilier de cabaret, la risée des enfants de quartier … Mais tout cela est accepté joyeusement.

En effet, à quoi bon avoir un cœur, sinon pour aimer. D’ailleurs, la cruauté de l’Aimé est préférable à la fidélité d’autrui.

Cet étrange tourment est, pour le cœur, la source d’une joie ineffable. Aussi, l’amoureux ne se plaint-il pas, mais s’il gémit, c’est qu’il a plaisir à faire entendre sa plainte. Il s’abandonne totalement à l’amour, et l’Aimé est pour lui la seule chose au monde qui compte: là où est cette idole, toute autre créature peut partir sans que l’amoureux s’en aperçoive; là où elle n’est pas, il ne peut y avoir de joie pour lui. Malheureusement, la séparation est la condition la plus habituelle de l’Amoureux. Le poète chante le plus souvent le dédain de l’Aimé ou la solitude que console le souvenir d’une minime faveur; un instant de repos à l’ombre de sa chevelure, un baiser furtivement donné, au milieu d’une assemblée, sous prétexte de lui dire à l’oreille un secret, Il chante les nuits passées à chercher vainement le sommeil, ou plus souvent encore, à errer dans le quartier de l’Aimé jusqu’au matin, et celles, délicieuses dans leur supplice même, où il lui était permis d’être auprès de l’Aimé, l’implorant, tandis qu’il demeurait inflexible, ou chantant son amour tandis que Lui, indifférent, dormait. Parfois, pourtant, l’Aimé apparaît soudain dans la demeure où veille son adorateur, et s’assied auprès de lui. Parfois même, au cours d’une de ces nuits mystérieuses, complices, et elles-mêmes folles d’amour, a lieu une véritable orgie dont on se réveille au matin la tête lourde, pour trouver la coupe vide et l’Amant divin enfui.

Une chaude sensualité semble bien embraser cette poésie amoureuse… Et pourtant, le poète nous avertit qu’entre l’amour et la sensualité la distance est infinie. Il déclare que le vin dont il s’enivre est un vin invisible, que la belle dont il est épris est  « une belle différente ». Et certainement, ce n’est pas une ivresse ordinaire, que celle qui gagne le cyprès et la rose, ce n’est pas l’amour au sens vulgaire du mot, cet amour qui est l’essence de l’homme; qui fait danser les atomes qui agite l’0céan et ne connaît pas de déclin.

Elle n’est pas une amante de chair, celle qui ne vend pas son baiser pour de l’or, mais pour de l’âme, celle que, l’amoureux, serait-il au milieu d’une assemblée, est seule à entendre, celle qui ne fait qu’un avec l’amoureux et dont il peut dire: « Entre moi et toi, il n’y a ni Moi, ni Toi »  .

Cet Aimé mystérieux est l’être qu’il faut aller chercher au-delà des apparences, en dehors des objets sensibles.   « Il n’est ni en haut, ni en bas, ni en nous, ni hors de nous  » . Il est  « par-delà le bien et le mal » , Il réside  « en un lieu où il n’y a ni impiété, ni foi, ni même lieu »  . Quoi qu’on le nomme, il est  « autre chose » Il n’est aucune chose particulière, ni son contraire. » Nous le nommons tantôt le vin, tantôt la coupe, tantôt le piège, tantôt le gibier  » . Il est un Océan sans bornes  « de son onde naissent mille ondes  » . En un mot, il est tout.

Puisqu’il est tout, il est aussi nous. Et puisque nous sommes lui, nous aussi nous sommes tout. Nous sommes  « Un Océan et non pas une goutte »  . « Nous sommes le Trésor des mystères divins » .

Comme le Tout, nous réunissons en nous toutes les contradictions.

 « Nous sommes plus purs que les anges et plus impurs que les démons » .

Puisque nous sommes tout, puisque nous sommes Lui, en Lui nous n’aimons et ne cherchons que nous-mêmes.  » Rien n’existe dans le monde hors de Toi. Ne demande qu’à toi-même… Ce que tu veux, c’est Toi « . Et pourtant, le « moi  » n’a pas conscience d’être

Lui. C’est qu’entre Moi et Lui, il y a un voile. Déchirons ce voile, et nous serons Rois; franchissons ce pays de ténèbres et nous atteindrons la Source de Vie. Mais la tâche est difficile.

En tout cas, ce n’est pas le formalisme de l’Orthodoxie musulmane qui nous conduira au but.

Pour atteindre le Vrai, il faut « tenir la foi pour impiété, et l’impiété pour la foi ». L’amoureux rejette le sectarisme des dévots, car « dans la secte d’amour, il n’y a pas de sectaires de l’amour ».

Il ne voit dans les dogmes les plus sacrés de l’Islam que des symboles.

« L’Union, voilà le jardin du paradis. La séparation, voilà les tourments de l’Enfer « . Il ne veut, comme Qibla, que le visage de l’Aimé, et celui qui se prosterne devant lui n’a pas besoin de prier.

Celui qui veut atteindre le Réel doit suivre une voie toute différente. Pour saisir la Vérité ineffable, la Réalité immatérielle, à quoi pourraient servir une science de mots, une dévotion de gestes ?

La première condition est le silence et le secret. Il faut se taire, fermer les yeux de chair, et laisser le cœur regarder et parler:

« Si tu écoutais un instant la leçon du cœur, tu ferais la leçon aux érudits »

Il ne suffit pas de ne pas laisser tromper notre esprit par les apparences. Il faut nous dégager nous-mêmes des apparences dans lesquelles nous sommes enveloppes. Il faut ne rien posséder, n’avoir pour demeure qu’un trou, ne demander rien à personne. Le renoncement aux richesses ne suffit même pas. On doit se dépouiller de sa propre personnalité: « Je suis dépouillé de tous mes attributs pour me noyer nu dans le ruisseau de ta beauté  » .

S’élevant au-dessus des apparences, l’amoureux est insoucieux de ce qui arrive ou de ce qui arrivera, car il sait que de tout cela rien n’est durable. Il est indifférent à l’opinion du monde. Qu’on parle de lui en bien ou en mal, il est toujours content. Comme les MELAMATIYE (« Gens de blâmes ››), ces cyniques de l`Islam, il se fait même un devoir de scandaliser les profanes. « Dans l’amour, il faut être un vaurien, un cynique, une débauche ». Il est heureux de passer pour insensé et poursuit le sage pour le rendre fou.

Telle est la Voie qui mène au Réel. Elle est infinie et pourtant, après avoir longtemps piétiné sur place, on est parfois, subitement transporté au but. Halladj, qui balayait de ses cils la poussière du chemin, a plongé dans l’0céan de son néant, et tout d’un coup a percé la perle de l’Identité suprême.

Or, cette Voie est celle du derviche, et plus spécialement du Mevlevi. En certains quatrains, Mevlânâ le dit expressément.

Tantôt, il magnifie « le derviche qui dispense les mystères cachés, nous gratifie à chaque instant d’un empire ». Tantôt, il fait l’éloge de son Maître, le Soleil de vérité de Tabriz, CHEMS-UL-HAQ-I-TABRIZI. Et surtout, il revient sans cesse à la danse caractéristique -de son ordre, la danse mystique en harmonie avec la giration universelle de l’Amant divin; et qui emporte dans son tourbillon non seulement le derviche extasié, mais toute chose depuis les atomes qui se jouent «dans le soleil jusqu’à la voûte céleste.

***

Cette traduction a été faite d’après l’édition publiée à l’Imprimerie du journal persan Akhíer, à Istamboul, en 1312 H (= 1894), par VELED TCHELEBI EFFENDI, descendant de l’auteur et anciennement titulaire du siège spirituel de Koniah.

Cette édition compte 1646 quatrains, parmi lesquels j`ai choisi «deux cent soixante-seize, qui m’ont paru spécialement propres à faire comprendre aux lecteurs français ce grand poète Oriental.

Istambul juin 1946
Assâf Hâlet Tchélébi

***

ROUBÂ’YÂT

1

A quoi bon conseils et avis, je suis anéanti en ton Amour

A quoi bon le sucre; j’ai goûté le poison.

On a dit: « Enchaînez ses pieds ! ››

Mon cœur est fou; à quoi bon enchaîner mes pieds!

2

Mon amour est à bout, mon enchanteresse est si belle.

Mon cœur a tant à dire, ma bouche est si muette.

A-t-on jamais vu chose plus étrange,

Je suis altéré, une eau pure coule devant moi.

3

En ta présence, je ne dors pas à cause de tes charmes,

Sans ta présence, je ne dors pas à cause de mes larmes.

O Dieu! En ces nuits je veille,

Mais vois combien elles sont autres!

4

O Dieu! O Moi! O Toi! ma perle resplendissante!

Que nous sommes différents l’un de l’autre!

Je suis ton sort, je ne dors plus !

Tu es le mien, tu ne t’éveilles jamais.

5

Les paroles amères qui brisent tant le cœur

Miséricorde! Elles ne sont pas dignes de cette bouche.

Des lèvres si douces ne disent jamais d’amertume,

Mon âcre destin est cause de cette fadeur.

6

Cette créature au visage radieux que jalousent les anges

Venait avec l’aube, et me fixait de ses regards.

Elle a pleuré… et j’ai pleuré aussi jusqu’au matin.

Elle m’a demandé : « De nous deux qui donc est l’amant“? ››

7

Le feu de ton amour m’illuminait,

Et l’eau de ton entretien nourrissait la source de mon cœur.

Cette eau est devenue un mirage, et ce feu un éclair.

Ce sont des choses passées… ce n’était sans doute qu’un rêve.

8

Le souci que j’ai de Lui rend chaque jour mon cœur plus plaintif

Mais ton cœur sans pitié est chaque jour de moi plus las.

Tu m’as abandonné, mais Mon chagrin ne m’abandonne pas;

A dire vrai, Mon chagrin est plus fidèle que toi.

9

Bien que je ne sois pas beau, j’aime la beauté.

Je ne puis être du vin, cependant je suis ivre de vin.

Je ne suis pas un homme pieux, soit.

Du moins je suis de ceux qui s’enivrent dans la taverne.

10
La vue de ton visage a fait éclore des roses dans mon cœur,

Et tes yeux ont illuminé mes yeux.

Je disais « Que Dieu te préserve du mauvais œil ».

Hélas… Je fus moi-même ce mauvais œil.

11
Ce n”est pas le printemps… non, c’est une saison différente.

Chaque œil doit sa langueur à une jouissance différente.

Bien que toutes les branches dansent,

Chacune se balance pour une raison différente.

12
J’entends la douce voix du rossignol,

Et la brise du Sama a ravi mon cœur;

Je vois dans Peau se mirer l’image de ma bien-aimée,

Et dans la rose se trouve le parfum de notre intimité.

13
Je ne suis pas moi-même, tu n’es pas toi, tu n’es pas moi?

Et cependant, je suis moi, tu es toi et tu es moi.

L’état où tu m’as mis est tel, ô idole de Khotan.

Que je ne sais si je suis toi, ou si tu es moi.